Il se réveille le matin, las, les pensées vides, se promène un peu dans les pièces de l’appartement, car il ne sait pas quoi faire. S’assoit, regarde à droite, à gauche, réalise petit à petit qu’il est réveillé, qu’il est toujours vivant et que c’est une journée comme les autres qui commence à nouveau. Il n’a pas envie de manger, malgré le fait qu’il n’a rien mis en bouche depuis plus de douze heures. Il ne sait pas quoi faire. Il est assis, là, sur le sofa, perdu, éperdu. Il ne sait pas ce qu’il fait là. Il se demande ce qu’il peut bien faire aujourd’hui, qu’est ce qui pourrait l’occuper, l’aider à fuir cette platitude.
Il est fatigué, il est épuisé de faire semblant d’être heureux quand ils sont là. Les marches dans le parc, les sorties entre amis, dans un café, dans un bar, dans une maison, dans un jardin, au cinéma, en voiture, les randonnées, les conversations, les débats, les arguments, la compagnie, les amis, la famille, les inconnus ne lui disent plus rien. Quand il se retrouve parmi eux, il est ailleurs, il regarde ailleurs, il pense ailleurs, il vit ailleurs. Seul son corps est présent, le reste est dans un autre monde, dans une bulle. Les sourires, les blagues, les rires, les fous rires, les accolades, les baisers, les caresses font parties du passé. Un passé si lointain qu’il a du mal en s’en souvenir. Il a oublié comment sourire, comment rire, quels muscles bouger. Il a oublié le goût des lèvres, il a oublié la sensation que donne le touché de la peau de l’autre. Bref, il a perdu l’usage de ses sens. Son corps est là, mais son esprit est ailleurs, dans un monde chimérique. Il entend des voix autour de lui, du bruit, rien que du bruit, vide de sens. Il ne sait plus ce qu’est la joie, ce qu’est le bonheur, ce qu’est d’être avec quelqu’un, ce qu’est de vivre. Il est apathique, Il ne sait plus s’il vit ou s’il survit.
Il n’a plus envie de vivre; il ne veut pas mourir. Il est perdu.
Parler, écrire, lire, toucher, voir, écouter, sentir, goûter l’ennui. Il est blasé. Blasé de cette vie vide de sens. Vide de sens, car elle est le sens de sa vie. Il n’a plus envie de manger, de boire, de voir du monde, de penser, de dormir, de parler, d’écrire, de lire, de toucher, de voir, d’écouter, de sentir, de goûter, de partager, de donner, d’expliquer, de prendre, de faire, de construire, de détruire, de courir, de marcher, d’espérer, de pleurer, de crier, de sourire, de rire, de vivre, de mourir.
L’habitude du désespoir est plus terrible que le désespoir lui-même. Albert Camus
Il ne fume pas, il ne boit pas, il ne joue pas; il ne fuit pas. Il vit avec ce poids de l’ennui qui lui courbe le dos. Avec le temps, par habitude, il a fini par s’y faire, à cette vie. Il est comme un rat que l’on lâche dans un bassin d’eau. Au début, il se bat de toutes ses forces afin de survivre et de s’en sortir, mais avec le temps, il fini par comprendre que c’est peine perdue, qu’il n’y peut rien et baisse les bras, se laisse aller. Tout doucement, il se voit couler dans ce bassin, sans regrets, car il sait qu’il s’est battu, qu’il a fait tout ce qui était en son pouvoir. Il est comme ce naufragé qui nage avec énergie en sens contraire de ces gigantesques vagues et qui fini, par épuisement, par baisser les bras et se laisser couler dans cet univers profond, gigantesque et vide.
Il se fait tard, très tard. L’insomnie l’a rejoint; ils sont deux maintenant. Il est étendu sur son lit, il regarde le plafond d’un regard vide. Il ne pense pas. Il est juste là. Il existe tout simplement. Aucune pensée, aucune envie. Rien. Il attend que la fatigue prenne le dessus et l’emmène avec elle, dans ses bras réconfortant, loin de ce monde, pour quelques heures. Toute la journée il attend ce moment, car c’est le seul moment où il ne sent vraiment rien, où c’est le vide total, le néant.
Le désespoir est le suicide du cœur. Jean-Paul Richter