“[...] À la lumière froide et tranquille de la raison, fier et impassible, je regardais tout, rien ne m’épouvantait, rien ne me surprenait, oui, même si l’esprit avait frappé à ma porte, j’aurais tranquillement saisi le flambeau pour ouvrir. Mais vois, ce ne sont pas des fantômes à qui j’ai ouvert, des êtres pâles et sans force, c’était à toi, ma C…, c’était la vie, la jeunesse, la santé et la beauté qui venaient à ma rencontre. Mon bras tremble, je ne parviens pas à tenir le flambeau immobile, je recule devant toi sans pouvoir m’empêcher de fixer les yeux sur toi et de désirer tenir le flambeau immobile. J’ai changé, mais pourquoi ce changement, comment s’est-il effectué et en quoi consiste-t-il ? Je l’ignore, je ne sais d’autre précision, aucun prédicat plus riche que celui que j’emploie lorsque de façon infiniment énigmatique je dis de moi-même : j’ai été transformé.”
Sören Kierkegaard, Le Journal du séducteur, GALLIMARD, 1943, p.155